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Institut de Recherche sur l'Éducation : Sociologie et Économie de l'Éducation

Axe de recherche 2 (2006-2010)


La valorisation des acquis de l’éducation sur le marché du travail

Responsable : Jean-Jacques Paul

J.P. Beltramo, M. Danner, M. Duru-Bellat, G. Galodé, A. Giffard, C. Guégnard

Les relations entre l’éducation et le marché du travail constituent un axe de recherche du laboratoire depuis ses origines, les travaux relatifs aux de rendement de l’éducation en étant le premier exemple. La création du Centre associé au Céreq au sein de l’Iredu en 1976 vient comme une autre illustration de la place de ces travaux.

Le marché du travail du nouveau siècle se présente avec des caractéristiques particulières, de par l’évolution de l’offre (élévation du niveau de formation initiale) et l’avènement des économies fondées sur la connaissance. Dans ce contexte, le renforcement de l’usage de la formation comme critère d’accès à l’emploi incite à s’interroger sur les fonctions actuelles de l’école en matière de maintien et de production de cohésion sociale. Cette démarche constituera le premier axe de recherche de l’équipe.

Catégories emblématiques de la société fondée sur la connaissance, le « knowledge worker » de Drucker, le « manipulateur de symboles » de Reich doivent être dotés de compétences leur permettant de faire face aux besoins de création, de transfert et de transmission de connaissances nouvelles. Mais la prise en compte du concept de compétences dans les modèles de gains reste encore balbutiante (voir Green, 1998). Les recherches de l’équipe ont commencé à s’intéresser à ce domaine, qui continuera à constituer le deuxième axe de travail. La société fondée sur la connaissance suppose la production de diplômés de l’enseignement supérieur susceptibles de se mouvoir dans cette société, capables de produire, transférer, manipuler des connaissances. L’étude de leur marché du travail constitue le troisième axe de recherche. Mais cette société est aussi une société de risque et d’exclusion pour les plus fragiles, que sont notamment les moins qualifiés. Les processus de segmentation/ségrégation et de requalification représenteront donc la quatrième dimension de ce projet.

  • 1. Education et cohésion sociale

Ce projet, conduit en collaboration avec le LEST et quelque chercheurs isolés (F.Dubet et N.Mons, ainsi qu’A.Green de l’Institut d’Education de Londres) s’interroge sur ce que « l’Ecole fait à la Société ». L’éducation est certes un vecteur privilégié de la cohésion des sociétés. Mais elle est aussi une instance qui divise et sépare les élèves, qui crée des distances et des classements ayant plus ou moins d’emprise sur les hiérarchies et les clivages sociaux. Ces deux fonctions s’articulent


différemment selon les systèmes scolaires nationaux pour contribuer plus ou moins bien à la force du contrat social. En outre, il est nécessaire de distinguer effets « micro » (au niveau des individus) et effets « macro », ces deux types d’effets n’étant pas toujours en continuité. Enfin, apprécier la contribution de l’éducation à la cohésion sociale nécessite d’élargir la perspective non seulement à la formation initiale mais aussi à la formation continue, plus rarement prise en compte. Le projet vise 1) à mieux apprécier les effets de l’éducation en terme d’apprentissages, de valeurs et d’attitudes en vue d’explorer systématiquement tous les aspects « pathologiques » de l’inégalité éducative (stratification de la société, légitimation des inégalités entre individus …) ; 2) à mieux caractériser les moyens mobilisés (en terme de ressources, d’organisation et de régulation) pour produire ces effets, en prenant en compte les modalités effectives de fonctionnement des dispositifs nationaux de formation initiale et continue ; 3) ) construire empiriquement la notion de cohésion sociale au travers de 3 dimensions : la citoyenneté sociale, l’intégration économique, les valeurs et attitudes ; 4) à spécifier les articulations éducation-cohésion sociale sous différentes conditions, tel mode d’organisation du marché du travail, par exemple.

Ce projet requiert à l’évidence une approche pluridisciplinaire : sociologie de l’éducation et éducation comparée, sociologie et économie du travail, la science politique et l’analyse des politiques publiques. Il se déroulera en étapes successives. Tout d’abord, au regard des moyens mobilisés et des résultats obtenus (niveaux et inégalités) en formation initiale et continue (en prenant en compte des dimensions qualitatives telles que les liens entre connaissances générales et savoirs professionnels ou le degré d’individualisation de l’enseignement), on construira une première typologie des systèmes nationaux de formation au niveau de l’OCDE et de quelques autres pays émergents. Parallèlement, on déterminera des indicateurs de la cohésion sociale en s’appuyant sur les grandes enquêtes statistiques dans trois domaines : inégalités sociales, valeurs et attitudes des adultes, marchés du travail et systèmes d’emploi, dynamisme économique et richesse collective. Ensuite, des analyses modélisées au niveau des pays pour dégager le rôle de l’éducation sur le niveau de cohésion sociale afin d’établir un choix raisonné de pays représentatifs de « régimes de cohésion sociale ». Enfin, pour préciser les relations causales – dans les deux sens – entre éducation et cohésion sociale et renouveler l’approche comparative en matière d’éducation et de formation, on réalisera des analyses qualitatives sur un sous-échantillon de pays (12).

  • 2. L’économie des compétences

Depuis les travaux originaux de Medoff (1978), il aura fallu attendre la recherche de Green (1998) pour voir l’introduction de compétences dans un modèle hédonique de gains. Mais les compétences étaient repérées à partir d’une auto-évaluation des salariés interrogés. La recherche conduite par Suleman et Paul au sein de l’Iredu s’est fondée sur une démarche d’hétéro-évaluation des compétences des salariés par leurs superviseurs (voir par exemple Suleman (2003), Suleman et Paul (2005)). Conduite sur un échantillon de 600 salariés du secteur bancaire portugais, cette recherche a permis de mettre au point la méthodologie et de tester la robustesse des résultats. La démarche empirique a consisté à incorporer les variables de compétences dans un modèle classique de salaire, puis dans un modèle où la variable dépendante était la participation aux profits (pratique courante dans le secteur bancaire). Si les compétences interviennent dans la formation des


gains (notamment les compétences stratégiques et les compétences cognitives), elles sont beaucoup plus explicatives du montant de la participation aux profits, alors que les variables traditionnelles de capital humain (éducation et expérience le sont beaucoup moins dans ce cas).

Le projet pour le contrat à venir est double. D’une part, il s’agira de conduire une approche semblable à partir de données nationales collectant des informations sur les compétences des salariés ou des variables proxy de ces compétences (comme l’enquête « Conditions de travail » complémentaire à l’enquête Emploi de 2005 ou l’enquête COI-TIC conduite en partenariat entre l’INSEE, le CEE et la DARES en 2006). D’autre part, un projet international visera à utiliser la méthodologie mise au point dans le secteur bancaire au Portugal dans ce secteur en France et dans d’autres pays européens. Un tel projet est susceptible de bénéficier du même intérêt de la profession que celui dont il avait bénéficié au Portugal, ce qui en ferait une expérience originale, tant du point de vue du montage que des données collectées.

  • 3. Le marché du travail des diplômés de l’enseignement supérieur

Dans une société fondée sur la connaissance, la production de diplômés de l’enseignement supérieur capables de produire, de transférer, d’utiliser des connaissances nouvelles est un enjeu premier pour les nations qui entendent affronter la concurrence accrue par la mondialisation. Le projet de l’Iredu s’articule autour de trois axes. La finalisation du projet européen REFLEX, l’analyse des évolutions du marché du travail des docteurs et la poursuite du projet relatif aux diplômés des écoles d’art.

3.1 L’emploi et la flexibilité des diplômés de l’enseignement supérieur européens

Le projet REFLEX (Research into Employment and Professional Flexibility) est centré sur la réponse apportée par les institutions d’enseignement supérieur européennes aux demandes d’un marché du travail d’une société fondée sur la connaissance, où la flexibilité, l’adaptation et le maniement de l’innovation doivent être des caractéristiques essentielles des diplômés. Ce projet regroupe une dizaine d’équipes d’économistes et sociologues en Europe (Allemagne, Autriche, Espagne, Finlande, France, Italie, Norvège, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suisse) et au Japon. Il s’appuie sur une enquête réalisée auprès de vingt-cinq mille diplômés de l’enseignement supérieur ayant terminé leurs études en 2000, avec un élargissement vers d’autres pays (Russie, Estonie). L’Iredu entend participer d’une réflexion relative à la réalité du concept de « société fondée sur la connaissance », en développant notamment deux axes dans l’exploitation des données. Le premier concerne la question de la flexibilité et du changement. Comment repérer le changement dans l’enquête (évolution de l’environnement professionnel, adaptation de formation, mobilité géographique) ? Quelle est la nature du changement (volontaire ou contraint, ascendant ou non) ? Dans quelle mesure les études supérieures ont préparé à faire face au changement ? Par ailleurs, quelle est l’ampleur de la participation des diplômés à l’innovation ? Dans quelle mesure sont-ils confrontés à une problématique d’innovation, quels sont les environnements professionnels qui offrent le plus une situation innovante, les diplômés sont-ils bien préparés à y faire face, les compétences d’innovation sont-elles utilisées et rémunérées ?

Un deuxième élément de ce projet concerne la réalisation d’une enquête longitudinale en 2006 auprès des diplômés de 1995 enquêtés une première fois en 1999 dans le cadre du projet européen CHEERS (Careers after Higher Education : a European Research Survey). Menée en collaboration avec des collègues allemands et japonais, cette recherche comparera les structures des carrières des diplômés dans les trois pays, en visant à mettre en évidence l’influence de la conjoncture économique, des situations initiales, des décisions individuelles, sur la situation plus de dix ans après l’obtention du diplôme.

3.2 Le marché du travail des docteurs

Face aux difficultés d’insertion des jeunes docteurs, les pouvoirs politiques en France incitent ces jeunes diplômés à s’orienter vers le secteur privé. Un renforcement de la présence des docteurs dans les entreprises faciliterait la diffusion des nouvelles technologies tout en compensant la réduction des opportunités d’emploi dans le secteur public dans le cadre des politiques de maîtrise des dépenses publiques. L’exemple de la première économie mondiale, les USA, où la proportion des nouveaux docteurs qui trouvent un emploi en entreprise est plus forte qu’en France alors que le taux de chômage de l’ensemble des nouveaux docteurs y est beaucoup plus faible, est souvent pris comme référence. Cependant, les premiers résultats de l’enquête Docteurs, génération 2003 exploitée par l’Iredu indiquent que la proportion de docteurs qui en 2006, trois ans après la thèse, occupent un emploi de chercheur dans le secteur privé est inférieure à ce qu’elle était en 1997 (13% contre 15%). On peut s’interroger sur l’aspect plus ou moins conjoncturel de ce résultat, mais on conviendra qu’il est difficile de le porter au crédit d’une politique d’orientation des docteurs vers les entreprises pourtant affichée avant la période considérée. Un certain nombre de raisons de la persistance d’un faible taux d’emploi des docteurs dans les entreprises sont connues et on fait l’objet d’analyses de la part de l’Iredu. C’est en premier lieu la préférence donnée aux ingénieurs diplômés de grandes écoles pour le recrutement dans les fonctions de recherche et d’encadrement des entreprises (Beltramo, Paul, Perret, 2001). Dans la nouvelle phase de nos travaux sur l’emploi des docteurs, c’est la pertinence même de l’objectif de réorientation des docteurs vers les emplois du secteur privé qui est examinée. Cette démarche générale s’applique à deux niveaux : celui des institutions d’une part, celui des acteurs (docteurs et entreprises) d’autre part. Chaque niveau donnant lieu à une ou plusieurs recherches spécifiques.

• Comparaison de la formation et de l’emploi des docteurs au sein des systèmes nationaux d’innovation

Nous postulons qu’il n’y a pas un modèle unique susceptible d’assurer à la fois le plein-emploi des docteurs et un transfert des connaissances efficace. Les systèmes d’enseignement supérieur, les systèmes productifs, de même que les modalités d’interactions entre la recherche publique et l’industrie varient d’un pays à l’autre. Notre démarche est systémique et notre cadre conceptuel celui des systèmes nationaux d’innovation développé par le courant évolutioniste. Il s’agira dans une première étape d’élaborer une typologie des systèmes d’enseignement supérieur et d’innovation d’un échantillon large de pays à partir de données quantitatives et qualitatives concernant, en particulier, la formation des docteurs et les flux de diplômés par disciplines, les mouvements migratoires des jeunes scientifiques, les emplois de post-doc, d’enseignants-chercheurs et de chercheurs (évolution, effectifs et statuts), les taux d’encadrement dans l’enseignement supérieur, la répartition et l’évolution des activités de R&D dans les différents secteurs de l’activité économique, les formes institutionnelles de relations entre la recherche publique et l’industrie et le poids d’un secteur intermédiaire entre ces deux derniers (knowledge-intensive business service). Dans une seconde étape, il s’agira d’analyser les conditions d’emploi des docteurs en fonction des modèles d’enseignement supérieur et d’innovation qui auront pu être dégagés. Si de nombreux pays réalisent des enquêtes sur le devenir professionnel des docteurs, les informations recueillies sont très variables (Recotillet / OCDE, 2003). Pour deux pays, la France (exploitation de l’enquête du CEREQ, Docteurs génération 2003) et les USA (accès au Scientists and Engineers Statistical Data System) nous sommes assuré de pouvoir envisager un traitement statistique détaillé.

• Le jeu des acteurs du marché du travail : docteurs et entreprises

L’analyse institutionnelle sera complétée par l’étude du comportement des acteurs du marché du travail. L’exploitation de l’enquête Docteur, génération 2003 jumelée à un nouveau questionnement des enquêtés permettra d’incorporer dans une modélisation de l’accès à l’emploi des docteurs en France, en fonction de leur origine sociale, et des caractéristiques de leurs parcours d’études, des variables relatives à leurs projets professionnels. La question spécifique de l’insertion des docteurs dans le secteur privé et de l’évaluation des dispositifs incitatifs sera également traitée à partir de l’enquête CEREQ. Seront concernés les bénéficiaires d’une convention CIFRE mais également les thèses financées par d’autres contrats avec les entreprises, ces derniers n’ayant pas fait l’objet de la même attention dans les travaux sur les « thèses industrielles ». La demande de scientifiques de la part des entreprises, qui a fait l’objet d’études de cas dans différents travaux de l’Iredu mais reste encore mal cernée, sera analysée à partir d’une enquête spécifique auprès des établissements qui ont financé les thèses des répondants de l’enquête Docteur, génération 2003.

4. La production des compétences artistiques et leur relation à l'emploi : le cas des écoles supérieures d’art

Certaines formations qualifiantes produisent des compétences spécifiques qui ne répondent pas nécessairement à des emplois normés. Il s’agit donc d’étudier les stratégies d’adaptation des diplômés aux évolutions du marché du travail pour valoriser leur investissement éducatif et vocationnel. Les Ecoles Supérieures d’Art sont à ce titre un terrain d’étude intéressant dans la mesure où non seulement cette problématique y est centrale mais où d’autres questions d’actualité viennent se greffer à cette réflexion (sélection et processus de certification, nature et mutation des qualifications artistiques, discrimination sur le marché du travail …). Le projet s’articule autour de deux directions. Il s’agit d’une part d’exploiter les données longitudinales 2003 avec pour problématique centrale l’influence du rapport aux études (projets, travail scolaire, processus d' "affiliation") sur la construction des inégalités de cursus et de carrière professionnelle. Il s’agit d’autre part, d'observer les processus d'entrée en activité de ces diplômés et d'en qualifier les spécificités, puis à l'aide des données recueillies, d'approfondir la réflexion sur les qualifications en cause et les asymétries d'information qu'elles induisent sur le marché du travail.

En apportant des données factuelles qui mettent en lumière les capacités de réponses et d’adaptation des diplômés aux évolutions de ce marché, cette recherche contribue donc à la réflexion conduite actuellement par Menger et Le Dantec. Leur théorie les conduit à penser que les analyses classiques sur l’emploi ne permettent plus d’approcher certaines professions qui sont dès lors excluent des réflexions économiques.

C’est le cas notamment des professions artistiques. Loin d’être atypique, leur modalité de mise en œuvre décrirait une évolution nouvelle du marché du travail dans une société qui s’appuie désormais davantage sur la créativité et l’innovation pour relancer l’économie que sur une vision adéquationniste des "compétences " et de l'emploi.

5. Les processus de ségrégation/segmentation et de requalification

Le terme ségrégation évoque une mise à distance sociale (Boudon et alii, 1999), une séparation plus ou moins radicale "de personnes ou de collectivités, suivant l'âge, le sexe, le niveau d'instruction ou la condition sociale" (Ferréol et alii, 1991). La persistance de l'emploi non qualifié dans une société où le niveau d'éducation ne cesse de s'élever interpelle : s'agit-il d'un point de passage plus ou moins inévitable pour tous, ou demeure-t-il un emploi secondaire sans perspective pour une main-d'œuvre captive (cf. théorie du marché dual, Doeringer, Piore 1971) ? Les trajectoires des hommes et des femmes sont-elles comparables ? Une ségrégation professionnelle est souvent mise en avant pour expliquer les conditions différenciées des hommes et des femmes sur le marché du travail. L'interrogation porte sur l'usage des emplois non qualifiés par les entreprises, sur la place de ces emplois dans les trajectoires des jeunes débutants au regard des adultes qui n'ont pu en sortir. Des travaux sont en cours de réalisation centrés sur les mobilités professionnelles, combinant l'analyse des trajectoires individuelles, des conditions d'emploi et de travail des salarié(e)s avec celles des stratégies d'entreprise (Low wage workers, mixité et carrière dans l'hôtellerie).

Ainsi, l'IREDU et le Céreq pilotent une étude sur la gestion des premiers niveaux d'emplois dans l'hôtellerie plus précisément les employés d'étage. Ce projet coordonné en France par le Cepremap, s'inscrit dans la suite d'une recherche conduite aux Etats-Unis (Russell Sage Foundation) sur la thématique des low wage workers, est développé parallèlement dans quatre autres pays européens (Allemagne, Danemark, Pays-Bas, Royaume Uni) pour six secteurs. Il s'agit de mettre en évidence les processus qui contribuent, ou non, à l'émergence d'emplois à bas salaire comme réponse ou conséquence des entreprises face aux pressions concurrentielles. Au-delà d'un éclairage comparatif sur les dispositifs de professionnalisation dans les différents pays, l'équipe analyse la manière dont les salarié(e)s accèdent à l'emploi et les opportunités qui leur permettent d'accéder à un statut moins précaire ou plus valorisé. Dans ce cadre, sont étudiés tous les types d'initiative, qu'elles émanent des pouvoirs publics, des branches professionnelles, des organisations de salariés. L'hôtellerie en France, marquée par la référence à un modèle artisanal (prédominance et parcellisation des petits établissements indépendants) et la proximité avec la sphère domestique, se distingue des autres secteurs par une quasi-absence de régulations en faveur des salariés. Dans un contexte faiblement régulé et institutionnalisé, les femmes de chambre, peu formées et mal informées, très largement d'origine étrangère sont aisément fidélisées du fait de leur faible employabilité sur le marché du travail, ce qui en fait une main-d'œuvre captive et docile, cantonnée au statut de low wage worker. Ces emplois du marché secondaire, peu payés, offrent des conditions de travail médiocres et, peu de chances de promotion. La question est alors la suivante : pourquoi si peu de mobilité pour les femmes de chambre dans ce secteur à fort turn-over ? Une prochaine étape sera la réalisation de travaux comparatifs européen (et USA), avec un approfondissement des trajectoires, concept qui apparaît comme "un lien stratégique entre les traits structuraux du monde du travail et le parcours socio-économique des individus" (Spilerman 1977). Les regards croisés sur ce secteur d'activité porteront aussi sur les autres secteurs de l'étude et notamment les emplois de nettoyage en milieu hospitalier, en tant qu'opportunités pour le personnel d'étages de l'hôtellerie. L'objectif premier sera de repérer dans quels contextes, quelles conditions et pour quelles raisons, ces emplois non qualifiés peuvent être plus ou moins valorisés et reconnus socialement. Autrement dit, dans quel pays les femmes de chambre ont-elles de meilleures perspectives professionnelles dignes du conte de Cendrillon ?

La littérature a consacré une large place aux inégalités liées au fonctionnement du marché du travail, pouvant se référer aux caractéristiques des individus (sexe, âge, origine sociale ou ethnique…) s'approchant ainsi d'un processus de discrimination ou ségrégation, et aux caractéristiques de l'espace économique dans lequel vivent les individus. Parmi les différenciations des situations professionnelles sur le marché du travail, la variable formation initiale intervient et, l'un des moyens de réduire ces disparités pourrait être la formation en cours d'emploi. D'autres travaux concerneront la formation continue à travers l'étude de deux dispositifs qui relèvent de l'initiative du salarié, le congé individuel de formation (CIF) et le Droit Individuel à la Formation (DIF) : sont-ils des moyens privilégiés de progression professionnelle pour les salarié(e)s, d'une re-qualification leur permettant de sortir des emplois secondaires ? Afin d'obtenir un financement pour un CIF, le salarié doit déposer un dossier au Fonds de gestion du congé individuel de formation (Fongecif). L'éventuel accord de financement est pris par un conseil d'administration souverain sur son territoire régional de compétence. Cette autonomie de décision amène à poser une double interrogation, d'une part sur la manière dont les normes et règles se sont construites, et d'autre part, sur le fait de savoir si cette proximité décisionnelle diminue les inégalités d'accès à la formation. Le nouveau cadre législatif avec sa mesure phare, le Droit Individuel à la Formation correspond à une transformation sociale et culturelle de nos vies modernes et de notre rapport au temps. Le DIF, d'une durée de vingt heures par an, s'effectue à la demande du salarié en accord avec l'employeur et peut, en fonction des accords de branche ou d'entreprise, se dérouler partiellement ou totalement en dehors du temps de travail (Art. L933-3). Ce dernier aspect nous interpelle particulièrement sur les risques d'inégalités accrues entre les hommes et les femmes.

Ces thèmes segmentation, ségrégation et re-qualification pourront être développés à travers deux enquêtes gérées par le Céreq qui sont le volet français d’enquêtes européennes destinées à alimenter le niveau de réalisation des objectifs de Lisbonne. La première enquête FC 2006 se situe dans le prolongement de l’enquête FC 2000 et constitue le volet français de l’enquête Adult Education Survey (AES). Il s’agit d’une enquête complémentaire à l’enquête emploi sur la formation (formelle, non formelle et informelle) de 18 000 individus en 2005. La seconde enquête vise à documenter les politiques de formation (continue et initiale) des entreprises. Il s’agit de la troisième édition de l’enquête européenne Continuing Vocationnel Survey portant sur l’année 2005 auprès de 4 500 entreprises. Les bases seront disponibles à la rentrée 2007/08 sous réserve d’accords avec l’Insee.

Références citées

Appelbaum E., Bernhardt A., Murname (eds), 2003, Low Wage America, Russell Sage Foundation.

Baron M. Et Perret C., 2005, « mobilités étudiantes et territoires universitaires : vers une uniformisation des pratiques ?, Espace populations, sociétés, n° 3, pp.429-442.

Beltramo J.P., Paul J.J., Perret C., 2001, “The recruitment of researchers and the organisation of scientific activity in industry”, International Journal of Technology Management, vol. 22, nos 7/8, pp.81 1-834

Giffard A., Guegnard C. et alii, 2006, « Les évolutions du cadre juridique du droit de la formation professionnelle continue : un changement de paradigmes ? », MAGGI-GERMAIN N., CAILLAUD P. (dir.), Rapport pour la DARES, Maison des Sciences de l’Homme Ange Guépin de Nantes, Céreq, Iredu, juin.

Danner M. Galode G., "L'orientation Professionnelle des diplômés des Beaux-Arts : étude des stratégies de positionnement" L'Orientation Scolaire et Professionnelle Mars 2006/Vol. 35/ N° 1

Green, F., 1998, The Value of Skills, University of Kent, Canterbury

Guegnard C., Bosse N., Checcaglini A., Sechaud F., 2006, « Le temps d'apprendre : témoignages pluriels, regards croisés », Relief n°18, Céreq, octobre.

Guegnard C., Meriot S.A., "Housekeepers in French Hotels : Cinderella in the Shadow" in Low Wage France, Russell Sage Foundation. à paraître en 2007

Medoff, J.L., 1978, The Earnings Function: a Glimpse Inside the Black Box, NBER and Harvard University, WP 224, Cambridge

Paul J.J., 2006, “Do European universities train their graduates to face knowledge-based societies?”, in Sprogoe (J.) and Winther-Jensen (T.) “Identity, Education and Citizenship - Multiple Interrelations”, Peter Lang

Suleman, F., 2004, La production et la valorisation des compétences sur le marché du travail: des approches néo-classiques à l’économie des conventions, Thèse pour le Doctorat en Economie, ISCTE, Lisbonne – Portugal et Université de Bourgogne, Dijon – France (version française)

Suleman, F. And Paul, J.J., 2005, “La production de compétences et les règles salariales: contribution à la compréhension des transformations de la relation de l’emploi”, Economies et Sociétés, Séries “Hors-Série”, HS, nº 40, 9/2005, 1711-1734

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